Pendant des années, Wall Street a beaucoup parlé de tokenisation, sans jamais vraiment dépasser le stade des projets pilotes et des intentions floues. Cette semaine, en revanche, plusieurs initiatives et signaux convergents ont montré que la finance américaine commence enfin à prendre le sujet très au sérieux.

BMO a annoncé vouloir lancer des capacités de cash tokenisé avec CME Group et Google Cloud pour permettre des paiements en temps réel et une gestion des appels de marge 24h/24. De son côté, Nasdaq dispose déjà de l’approbation de la SEC pour prendre en charge le trading et le règlement de certaines actions et de certains ETF sous forme tokenisée.
Plus tôt ce mois-ci, les régulateurs bancaires américains ont également indiqué que les titres tokenisés ne seraient pas soumis à des exigences de capital supplémentaires simplement parce qu’ils utilisent la blockchain.
Puis, le 25 mars, la commission des services financiers de la Chambre des représentants a tenu une audition complète sur la tokenisation et a indiqué travailler sur un projet de loi visant à adapter les règles applicables aux valeurs mobilières à cette nouvelle structure.
Cet enchaînement d’événements, et surtout leur calendrier, montre clairement où se situe désormais la tokenisation dans la finance américaine. Il ne s’agit plus d’une curiosité vaguement liée à la crypto. Le sujet est devenu un enjeu stratégique autour du fonctionnement des marchés de la prochaine décennie, du contrôle de la couche logicielle qui les sous-tendra et de la capacité du système financier actuel à absorber la finance numérique sans perdre la main.
La tokenisation consiste à représenter numériquement sur un registre basé sur la blockchain un actif qui existe déjà, afin de lui permettre de circuler avec davantage d’automatisation et moins de contraintes temporelles que l’architecture actuelle.
Cela rend les actifs plus simples à émettre, plus simples à transférer, plus faciles à utiliser comme collatéral et potentiellement plus rapides à régler. Dans sa lettre annuelle de 2026, Larry Fink, chez BlackRock, a présenté la tokenisation comme un moyen de rendre les investissements plus faciles à émettre, à négocier et à rendre accessibles. JPMorgan, à travers Kinexys, défend une vision similaire dans un langage institutionnel : des transactions fonctionnant 24h/24 et 7j/7, presque en temps réel et à l’échelle transfrontalière.
La finance veut des horaires d’internet
Pour comprendre l’enthousiasme de Wall Street pour la tokenisation, il faut cesser d’y voir uniquement une promotion de la blockchain. Ce que veulent surtout les institutions financières traditionnelles, c’est une continuité de marché, chose presque impossible à obtenir avec les infrastructures actuelles de négociation et de règlement-livraison.
Les marchés mondiaux fonctionnent déjà, en pratique, presque en continu. Le pétrole s’échange pendant que Wall Street dort, et les contrats à terme réagissent aux titres venus d’Asie ou du Moyen-Orient. Les appels de marge sur les matières premières à la Bourse de Londres ont lieu quelle que soit l’heure à Chicago. Pourtant, l’immense majorité du système financier repose encore sur des horaires de bureau, des fenêtres de règlement et des processus administratifs lents, conçus pour une économie qui n’avait rien à voir avec celle d’aujourd’hui.
La tokenisation offre une manière de rapprocher l’argent, les titres financiers et le collatéral du rythme réel auquel vivent désormais les marchés modernes.
C’est précisément ce qu’a expliqué BMO dans son annonce. Sa plateforme de cash tokenisé doit permettre à ses clients institutionnels utilisant des produits à marge et des dérivés au CME de gérer leurs opérations de trading, de règlement et d’appels de marge à n’importe quel moment. JPMorgan vise la même logique avec Kinexys, qui promet des paiements permanents et des transferts transfrontaliers plus rapides. Citi défend une approche similaire dans ses travaux sur les paiements tokenisés, présentés comme un moyen de créer de la liquidité en temps réel, davantage d’automatisation et une utilisation plus efficace du collatéral.
Tous ces projets sont bien réels et devraient bientôt produire des résultats concrets, notamment sur le règlement hors horaires classiques. On est désormais très loin du simple discours abstrait sur l’innovation. Le vocabulaire employé porte maintenant sur des usages tangibles : gestion de trésorerie, financement et mobilité du collatéral.
Washington considère d’ailleurs désormais ce sujet comme une question de marchés de capitaux.
Le mémorandum préparatoire à l’audition du 25 mars précise que les élus voulaient examiner si le droit actuel des valeurs mobilières encadre correctement l’activité tokenisée et dans quelle mesure des exigences redondantes peuvent freiner son développement. Une version de travail proposait d’obliger la SEC et la CFTC à mener une étude commune pour déterminer si de nouvelles règles sont nécessaires pour les titres et dérivés tokenisés. Une autre visait à demander à la SEC de rédiger des règles autorisant certains intermédiaires de marché à s’appuyer sur des enregistrements blockchain dans des conditions définies.
Les acteurs historiques veulent intégrer la tokenisation à leur cadre
Les témoignages entendus lors de cette audition montrent clairement dans quelle direction les choses évoluent.
John Zecca, de Nasdaq, a défendu l’idée que la tokenisation doit être intégrée au système de marché existant et a expliqué que les marchés de capitaux évoluent vers une structure plus continue, plus automatisée et plus interconnectée.
Kenneth Bentsen, de la SIFMA, s’est lui aussi dit favorable à l’innovation, tout en rappelant que les protections des investisseurs et la cohérence du marché doivent rester au cœur du dispositif.
DTCC a adopté sa posture habituelle d’acteur installé, en soutenant une tokenisation déployée dans un environnement réglementé qui préserve les droits de propriété et les protections des investisseurs.
Même la lettre versée au dossier par la NASAA, pourtant plus sceptique, admet le principe selon lequel les titres tokenisés restent de véritables titres financiers et doivent rester pleinement soumis au droit des valeurs mobilières. Federal Register
Vitesse, collatéral et bataille pour le contrôle
L’argument le plus souvent avancé pour justifier cette poussée institutionnelle en faveur de la tokenisation est celui de l’efficacité.
Mais le règlement rapide dont parle Wall Street n’est qu’une petite partie de l’équation. L’enjeu beaucoup plus important concerne le collatéral mobile, et pour les grandes institutions financières, c’est probablement la partie la plus précieuse.
Quand les marchés subissent des tensions, le problème ne se limite presque jamais aux prix. La volatilité enferme le capital au mauvais endroit, les transferts prennent trop de temps et les délais entre les transactions, les appels de marge et le cash réellement disponible deviennent pénalisants.
Le cash tokenisé et les titres tokenisés promettent justement un système dans lequel les actifs de valeur peuvent être déplacés, donnés en garantie et réutilisés beaucoup plus vite, avec bien moins de frictions.
Le discours public autour de la tokenisation met en avant l’efficacité. Mais le récit institutionnel va plus loin. Le règlement plus rapide en est une dimension. La mobilité accrue du collatéral en est une autre, et pour les grandes entreprises financières, il pourrait s’agir de l’avantage principal.
Citi travaille déjà à la construction d’un environnement de marché centré sur la liquidité en temps réel et les processus entièrement automatisés. L’initiative de BMO avec CME repose sur la même logique.
Une lutte pour définir les règles du futur marché
Il y a aussi un autre enjeu majeur : le contrôle.
Celui qui construira les rails du cash tokenisé, des titres tokenisés et du collatéral tokenisé occupera une position déterminante dans la prochaine version de l’infrastructure de marché. Les banques et les places boursières veulent jouer ce rôle, mais les chambres de compensation semblent le vouloir encore davantage.
L’approbation obtenue par Nasdaq auprès de la SEC montre que les bourses ont été parmi les premières à passer de la théorie à la mise en œuvre. Mais le partenariat entre le NYSE et Securitize montre que les concurrents ne restent pas immobiles. Le travail de DTCC sur la tokenisation prouve que l’infrastructure post-marché entend s’adapter plutôt que céder du terrain. Pendant ce temps, le Congrès commence à façonner les conditions juridiques de cette transition.
La dernière audition donne ainsi l’impression d’un changement coordonné de structure de marché, plutôt que d’une vague d’expérimentations isolées du secteur privé. Tout le monde veut à peu près la même chose : les banques veulent des marchés fonctionnant aux horaires d’internet, les bourses veulent que le trading tokenisé se déroule sur leurs plateformes, et les chambres de compensation veulent que les actifs numériques restent arrimés aux cadres techniques et réglementaires existants.
Les législateurs, eux, cherchent à comprendre dans quelle mesure l’architecture juridique actuelle doit évoluer pour accueillir cette transformation.
Quand tous les acteurs commencent à se disputer autour du même futur, c’est généralement le signe qu’un sujet a quitté le stade du pilote pour entrer au centre du système. financialservices.house.gov
Une promesse encore loin d’être totalement acquise
Cela ne signifie pas pour autant que la tokenisation délivrera tout ce que ces entreprises promettent.
La fragmentation entre les blockchains et les plateformes constitue un risque réel, l’interopérabilité reste inachevée et la force juridique de certains mécanismes doit encore être clarifiée. Les institutions pourraient passer des années à numériser des actifs pour finalement obtenir un meilleur storytelling, des démonstrations plus rapides, mais moins d’améliorations concrètes que prévu.
Malgré cela, la direction prise reste difficile à ignorer. Lorsque BlackRock, BMO, Nasdaq, DTCC, JPMorgan, NYSE et le Congrès commencent tous à parler une version du même langage, on peut considérer que la tokenisation n’est plus un simple slogan crypto.
La crypto a contribué à démontrer que l’argent et les marchés pouvaient fonctionner sur des rails numériques continus. Wall Street veut désormais une version de cet avenir qu’il puisse réguler, monétiser et maintenir à l’intérieur de l’ordre financier existant.
L’audition organisée au Capitole a rendu une chose très claire : la tokenisation n’attend plus la permission d’entrer dans le courant dominant. La vraie bataille porte désormais sur l’acteur qui aura le pouvoir de la définir (financialservices.house.gov).